|
|
La Fille sans qualités de Juli Zeh
Pour les 15 ans et +, 670 pages, Acte Sud.
Ada rentre au lycée Ernst-Bloch dans l'espoir
de rencontrer des gens plus intéressants qu'auparavant. Mais
c'est très vite la désillusion dans cet environnement
où la jeune fille s'ennuie et s'amuse à entrer en
conflit avec les professeurs et les élèves par des
remarques glaçantes. Un an plus tard, en 2003, Ada fait la
rencontre d'Alev, 18 ans, dans lequel elle voit tout de suite un
allié. Alev orchestre avec son aide un jeu pervers qui vise
leur professeur de littérature Allemande, Smutek, déjà
intrigué par la jeune fille. Ada doit coucher avec Smutek
pendant qu'Alev prend des photos. Le schéma se répètera
chaque vendredi, bouleversant à jamais la vie des trois joueurs
jusqu'au choc final...
Lorsqu'on a ce pavé entre les mains, à l'écriture
serrée qui rappellerait les romans de Proust (je parle ici
de l'édition poche) on a l'impression que La Fille
sans qualités va être une lecture fastidieuse
même si le résumé nous pousse à ouvrir
l'ouvrage. Au final, et après une lecture longue mais acharnée,
je dois dire que le roman ne se referme pas aisément car
au fil des pages nous nous sommes totalement immergés dans
le quotidien d'Ada, Alev et Smutek, dans l'atmosphère pesante
qui se dégage de La Fille sans qualités.
Le livre n'est pas pour les âmes sensibles, clairement à
destination d'un public au moins âgé de 15 ans et averti
de son contenu. Certaines scènes sont assez explicites en
matière du jeu sexuel qui s'installe entre les trois protagonistes.
Juli Zeh n'hésite pas à employer un langage cru, à
la limite du roman très érotique (pour ne pas dire
pornographique), sans pour autant raconter ces scènes juste
pour le plaisir de les écrire. Le but est affiché
: tourmenter le lecteur, susciter la polémique, la protestation,
le dégoût voire le rejet. Et surtout comprendre le
personnage ambigu d'Ada qui ne ressent dans ces moments là
absolument rien.
Ada, c'est sans doute elle le personnage le plus étrange
de La Fille sans qualités, et c'est pour cette
raison que c'est sur elle que le titre est centré. Froide,
nihiliste, au caractère bien trempé et dérangeant,
elle affronte la réalité avec un manichéisme
à glacer le sang. Lorsque les événements se
produisent, elle a 15 ans, ne ressent rien lorsqu'elle fait l'amour
et semble dans les bras de Smutek une poupée de chiffon.
Sous l'emprise d'Alev, personnage tout aussi troublant par son caractère
pervers et son amour pour le jeu, Ada est une marionnette, comme
la désigne les autres élèves du lycée
au début de sa première année à Ernst-Bloch.
C'est lui qu'Ada aime, plus que Smutek, du moins jusqu'à
voir qu'elle ne représente rien d'autre pour lui qu'un pion
sur un échiquier.
Enfin, Smutek, le dernier personnage principal de ce roman, d'origine
Polonaise, marqué par l'Histoire et dont la vie dérape
petit-à-petit tandis que sa femme sombre dans la dépression
et que son collègue d'Histoire et ami Höfi se suicide.
Ada et Alev profitent de ce moment de faiblesse pour mettre à
exécution leur plan machiavélique et l'enfermer dans
une boucle de chantage dans lequel on ne sait pas s'il prend ou
non plaisir à entrer. D'abord forcé d'obéir
aux lois du jeu des deux lycéens, il tombe amoureux d'Ada
ce qui le conduira sur les bancs du tribunal.
D'ailleurs revenons un peu sur la construction de La Fille
sans qualités. Le roman est introduit par un préambule
dans lequel une juge, Sophie, prend la parole. C'est elle qui est
en charge de l'instruction de l'affaire dont le lecteur ignore encore
tout. Une chose est sûre, le cas est difficile à juger
et la fin de ce prologue pose une question qui devra alimenter toute
la réflexion autour du récit : "Si tout cela
n'est qu'un jeu, nous sommes perdus - Sinon, c'est pire".
Et il est vrai que l'histoire racontée dans La Fille
sans qualités à de quoi pétrifier le
lecteur, tant tout semble n'être que le produit d'un jeu froid
et inventé que pour le simple divertissement de son créateur,
Alev, qui manie les ficelles de chaque personnage évoluant
autour de lui. Pour le reste, le récit se construit autour
de chapitres brefs, d'une dizaine de pages, qui permettent une lecture
fluide et qui rythme en même temps les événements.
La Fille sans qualités ne laisse donc pas de
marbre : soit on est conquis par le texte, l'écriture brillante
de Juli Zeh, soit au contraire on est révulsé par
tant de perversité et par cette écriture au couteau.
Pour ma part j'ai aimé cette histoire même si certains
côtés m'ont dérangée, malmenée,
mais c'est aussi ce qui fait la force de La Fille sans qualités.
Le roman en dépit de son épaisseur se lit bien et
captive car après une présentation détaillée
de la vie et du caractère très singulier d'Ada, la
rencontre avec Alev et la première "séance"
avec Smutek, on a envie de continuer à suivre le parcours
que Juli Zeh nous propose jusqu'au final. Ce dernier est traité
rapidement, et nous malmène plus encore que tout le roman,
par une condamnation qui aura de quoi surprendre. La Fille
sans qualités est un livre dont on se souvient, qui
marque l'esprit, jouant avec le sentiment amoureux, à la
manière moderne des Liaisons Dangereuses de
Laclos. Le fond de tout ce roman reposerait sur l'existence et la
définition du juste et de l'injuste, questions éminemment
philosophiques, à l'image des personnages d'Ada et Alev.
Quoi qu'il en soit cette auteur m'a plu et je pense que je me laisserais
tenter un jour par la lecture de ses autres romans, je vous invite
donc à la découvrir à votre tour.
A propos de Juli Zeh
Née à Bonn en juin 1974, Juli Zeh a étudié
le droit (en particlier le droit international public) et parcours
le monde.
Parallèlement à ses études de droit, elle suit
aussi les cours du Deutsches Literaturinstitut Leipzig de l'université
de Leipzig. Elle est engagée politiquement depuis 2005 et
dans la lutte pour la protection des animaux. Selon ses dires, Juli
Zeh écrit depuis l'âge de sept ans ; elle a publié
4 romans : L'Aigle et l'Ange (2004), La Fille
sans qualités (2007), L'Ultime Question (2008)
et Corpus delicti. Un procès (2010), ainsi
que d'autres textes de réflexion. Ses livres sont traduits
en de nombreuses langues, dés L'Aigle et l'ange mais
surtout avec La Fille sans qualités. Ce dernier
livre a été très acclamé par le public
français et a reçu notamment le prix Cévennes
du roman européen.
|
|
|
|