La Relation entre les blogueurs et les auteurs

banniere1Lors du trentième Salon du livre jeunesse de Montreuil, une conférence du Pôle Ados intitulée Des blogs pour en parler conviait quatre blogueurs et cinq auteurs à parler de la relation des auteurs avec les blogueurs.
Une conférence à laquelle le site Lirado était présent parmi les blogueurs invités, en compagnie également du forum Le Boudoir écarlate et des blogs Les Reines de la nuit et La Voix du livre.
Quant aux auteurs invités, il s’agissait de Myra Eljundir, Vincent Villeminot, Samantha Bailly, Marie Pavlenko et Christine Fêret-Fleury. 5 auteurs de générations et de genres littéraires différents qui offraient au public leur regard sur leur relation avec les blogueurs et, parfois plus généralement avec leurs lecteurs…
Retour sur cette rencontre et analyse de la relation auteurs / blogueurs.

A noter : Ce dossier se base sur l’enregistrement de la conférence Des blogs pour en parler qui a eu lieu le samedi 29 novembre 2014 à 16h30 au Pôle Ados du Salon du livre jeunesse de Montreuil. Il s’appuie sur les réponses des différents intervenants. Les avis exprimés appartiennent à leurs auteurs et ne sont pas forcément représentatifs de l’ensemble des auteurs. Néanmoins, on peut noter des points communs dans leurs discours.
Ce sont ces différences et ces points communs que ce dossier pointe et structure.

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salon-livre-jeunesse-2014-8De la légitimité du blogueur littéraire.

Être un blogueur littéraire et proposer par conséquent son regard sur un livre en le chroniquant, c’est avant tout, et selon moi, vouloir partager avec d’autres lecteurs son avis sur un livre. Savoir que, peut-être, l’auteur du livre chroniqué lira notre chronique est satisfaisant mais ça n’est pas, pour moi, un but en soi. Penser trop à l’auteur lorsqu’on écrit une chronique, c’est risquer de perdre l’objectivité de notre regard sur le livre.
Néanmoins, la plupart des blogueurs ont envie de savoir quelle légitimité un auteur accorde aux chroniques d’un blogueur.

Le blogueur  est avant tout un lecteur.

Les auteurs présents lors de la conférence confirment d’emblée que selon eux, tout blogueur littéraire a une légitimité, parce qu’il est avant tout un lecteur et que ce dernier a une légitimité. Un auteur, comme l’explique Christine Férêt-Fleury, cherche, lorsqu’il publie, à connaître l’écho du lecteur sur ce livre. Cet écho est important pour faire vivre le livre. Une chronique sur un blog, c’est une réaction, c’est l’écho attendu.
L’article du blog est un moyen facile pour l’auteur de savoir si le livre est aimé ou pas, confirme Marie Pavlenko. C’est l’aboutissement d’un parcours. Le livre quitte la propriété seule de l’auteur pour s’offrir aux regards des lecteurs.

Distinguer la critique de l’avis.

Chroniquer un livre n’a pas pour synonyme critiquer un livre. En effet la chronique peut se matérialiser sous deux formes :
– L’avis qui consiste à dire si on a aimé ou non un livre sans parvenir à clairement déterminer ce qui nous a plu ou déplu.
– La critique qui parvient à pointer les forces et/ou faiblesses d’un livre de manière justifiée et pertinente.
Comme l’explique Samantha Bailly, sur la blogosphère on trouve ces deux formes. Le ressenti est important mais les articles ou vidéos détaillés sont plus pertinents. Certains blogs sont devenus très professionnels en essayant d’expliquer de manière objective pourquoi ils ont ou non aimé un livre.

Ne pas oublier la dimension « travail » d’une chronique.

Vincent Villeminot est le premier à le rappeler, les blogueurs ont une légitimité en tant que lecteurs mais aussi parce que construire une chronique représente du travail. C’est une dimension que les lecteurs de blogs peuvent parfois oublier. Avant que la chronique ne soit présenté à ses lecteurs, il y a eu le temps de la lecture du livre puis le temps (plus ou moins long) de la réalisation de la chronique.
Le blogueur ne perçoit pas toujours la dimension « travail » que peut représenter la tenue de ce blog car le travail, qui vient du latin tripalium, c’est-à-dire « contrainte » est encore perçu comme tel. Or c’est bien entendu par plaisir (du moins je l’espère) que les blogueurs font ces chroniques. Mais elles n’en demandent pas moins du temps et de l’investissement !
Une chronique bien faite, selon Vincent Villeminot, c’est donc une chronique intelligente, avec du travail derrière, dans laquelle le blogueur a prit le temps de réfléchir pour élaborer une critique et non un avis.

Le difficile accueil d’une critique négative.

Les critiques, qu’elles soient positives ou négatives, touchent l’auteur, comme le résume bien cette phrase de Vincent Villeminot : « Quand vous dites que vous avez aimé un livre de façon flamboyante ça nous fait du bien et quand vous dîtes que vous ne l’avez pas aimé de façon flamboyante aussi ça nous fait du mal« .
Un propos confirmé par les autres auteurs présents comme Samantha Bailly qui explique que certaines critiques l’ont parfois bouleversée car les critiques « nous les prenons en plein fouet« .
Les auteurs ont en effet toute légitimité à être parfois blessé à la lecture d’une critique car même si la publication du livre est une exposition au monde, l’auteur reste attaché au livre et recevoir une critique sèche ou affirmant que l’auteur n’a pas bossé, est dur.
Myra Eljundir rebondit sur le sujet en racontant une anecdote personnelle : »Au début je cherchais ce qu’on disait sur moi. Je m’attachais surtout aux critiques négatives. Un jour, une blogueuse, pour je ne sais quel motif, m’a prise en grippe et a commencé à dire du mal de mon livre partout sur internet. ça m’a rendu malade et ça m’a fait souffrir mais j’ai fini par me demander : pourquoi tu la laisses t’atteindre ? Finalement cette histoire m’a permise de remettre en question ma façon de voir les blogueurs.« 

L’importance de poser des limites entre le lecteur ou le blogueur avec l’auteur.

Les auteurs sont très souvent présents sur le web. Ils possèdent des sites ou des blogs personnels, ils ont des comptes Facebook, Twitter. Certains ont des profils d’autres des pages. Certains auteurs sont amis avec des blogueurs et cela dépasse parfois le cadre public pour entrer dans l’intime, comme l’explique Myra Eljundir.
Au début, l’auteur n’avait qu’un profil privé et elle acceptait tout le monde en ami. Elle s’est aperçue qu’elle avait notamment accès à la vie privée des blogueurs et que cela entraînait une confusion. Un auteur ne peut pas être l’ami des blogueurs et entrer dans leur vie privée. Aujourd’hui, Myra Eljundir n’est amie avec aucun blogueur et elle pense que c’est une attitude plus honnête envers eux car ça ne leur met pas la pression. Ils n’ont pas à mentir s’ils n’ont pas aimé son livre. Elle conclue : « C’est la critique d’un travail par quelqu’un qui fait son travail. Pour moi je respecte plus le travail de blogueur car je ne lui mets pas le pression et je ne me mets pas la pression« .
Il est très important pour l’auteur de savoir se protéger des critiques, en particulier des négatives, pour ne pas être atteint.

En tant que blogueuse je ne cherche pas à devenir l’amie des auteurs. J’avoue même ne pas suivre leurs pages publiques car personnellement, ce qui m’intéresse dans un livre ce n’est pas de savoir qui a écrit le livre mais ce que raconte le livre. Je ne choisis pas de lire un livre parce que c’est tel auteur qui l’a écrit, mais parce que l’histoire qu’il propose m’intéresse. Par ailleurs, je suis le plus souvent en contact avec les éditeurs plus que les auteurs et quand je me rends sur les salons je mets un point d’honneur à rester sur le terrain de leurs livres ou du monde du livre.

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salon-livre-jeunesse-2014-11De la critique presse à la critique sur les blogs

Ces dernières années, les blogs littéraires se sont multipliés. Lorsque Lirado est né, il y avait très peu de sites ou de blogs qui parlaient de la littérature jeunesse. On aurait pu sans aucun doute les dénombrer. Aujourd’hui, la tâche me paraît quasiment impossible et il ne doit pas être un jour sans que quelque part, quelqu’un décide de se lancer dans l’aventure d’un blog littéraire.
Face à cette multiplication, il était intéressant de savoir si le blog était aujourd’hui devenu incontournable dans la promotion du livre et s’il a même maintenant plus de poids que la presse.

Les blogs changent la donne.

L’émergence de la blogosphère a changé la donne pour la littérature jeunesse. Selon Christine Férêt-Fleury, les blogs prennent le relai de la presse et de la critique littéraire traditionnelle. Mais la presse ne s’était jamais trop intéressée à la littérature jeunesse.
Les blogs ont changé les choses. Au fil des ans, les avis sont devenus des critiques. Les chroniques sont de plus en plus longues, de plus en plus construites, de plus en plus intéressantes et de plus en plus argumentées, selon Christine Férêt-Fleury.

Un bouche à oreille puissance 1000.

Les critiques de presse et les critiques de blogs ne peuvent pas vraiment être comparées car d’un côté c’est un professionnel qui passe ses journées à ça, c’est son métier et de l’autre, ce sont des passionnés qui font un autre métier ou des études. Ils prennent sur le temps personnel. Ce qui est néanmoins certains c’est que les chroniques de blogs sont une aide non négligeable dans la promotion d’un livre. Marie Pavlenko explique ainsi que c’est grâce aux blogueurs et à leur engouement pour sa trilogie Le Livre de Saskia, paru chez un éditeur (Scrinéo) qui n’en était qu’à ses débuts, que la trilogie a été portée.

Le blog casse le métier solitaire de l’auteur.

Le blog représente selon Christine Férêt-Fleury une chance. Le métier d’auteur est un métier solitaire où il a longtemps été compliqué d’avoir des avis. Auparavant cela passait par la presse (parfois), par des salons et par des rencontres dans des classes. Mais on sait que lorsqu’un lecteur vient rencontrer un auteur dans un salon, c’est souvent parce qu’il a apprécié son livre ou ne l’a pas lu. Le blog permet d’écarter ce biais et de faire remonter les critiques positives comme négatives.
« Le blog c’est avoir une assemblée de lecteur qui donne son avis et décortique le travail« , conclue Christine Férêt-Fleury.

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salon-livre-jeunesse-2014-9De l’influence des chroniques sur les prochains romans d’un auteur.

En tant que blogueuse, lorsque je pointe les aspects positifs et négatifs d’un livre je ne pense pas tout de suite à l’auteur mais d’abord à mes lecteurs. Si l’auteur lit ma chronique, je ne me dis pas forcément qu’il prendra en compte mes remarques. C’est à lui de voir s’il les considère comme une alerte.
Et en même temps, quelque chose que j’ai pu ne pas aimer (ou aimer) peut devenir pour un autre blogueur une qualité/un défaut…
La question de savoir si les auteurs étaient influencés par les critiques de blogueurs pour leurs prochains romans méritait donc d’être posée. Les réponses des auteurs sont sur ce sujet très différentes.

La nécessité d’avoir du recul sur les critiques.

L’acte d’écriture est un acte solitaire. Lorsque les auteurs écrivent, ils sont souvent dans leur bulle et essayent de ne pas être perturbés par les critiques qu’ils reçoivent même si certaines posent de très bonnes questions et peuvent amener à s’interroger.
Il est clair que le livre ne pourra pas plaire à tout le monde et qu’essayer d’atteindre ce but est forcément voué à l’échec car changer quelque chose à cause d’une critique pourra décevoir les autres. Il y a autant de changements possibles que de lecteurs.
Myra Eljundir ajoute qu’elle, elle n’écrit pas pour plaire aux lecteurs mais parce qu’elle en a besoin, parce que c’est elle et de ce fait : « Si je m’ajustais aux critiques, j’aurais l’impression de me trahir et de trahir ceux qui m’aimaient telle que j’étais« .

Le risque de la prise en compte des chroniques.

Vincent Villeminot qui explique écrire pour les autres et non pas pour lui, estime qu’il ne faut pas pour autant prendre toujours en compte les chroniques car cela peut représenter un risque. Il raconte ainsi comment les critiques positives du tome 1 d’Instinct l’ont pendant un moment perturbées :  » Quand j’écrivais le tome 2 d’Instinct, le tome 1 était chroniqué sur les blogs et la plupart des chroniques se terminaient par : Espérons que le tome 2 soit à la hauteur ! Et ça m’a tué ! J’arrêtais pas de me dire que je n’y arriverais pas. Tu te rends compte que tu as créé une attente et ça peut être stimulant mais aussi intimidant. Moi ça m’a intimidé. »
Pour Réseaux, les chroniques négatives étaient plus nombreuses notamment sur la déconstruction du récit et cette fois il s’est dit : « Ils vont voir, je vais aller encore plus loin« . ça ne changeait pas son histoire, mais ça changeait son attitude.

Mais une influence quand même à posteriori.

Cependant, certains auteurs le reconnaissent, les critiques ont une influence plus ou moins consciente sur leurs futures publications.
Ainsi, lorsqu’une chronique pointe quelque chose qui interpelle l’auteur, il prend le temps d’y réfléchir et de voir s’il a raison. Marie Pavlenko explique ainsi que pour Le Livre de Saskia, un blogueur avait pointé le fait qu’il manquait quelque chose aux personnages. Elle y a réfléchi, elle a trouvé que le blogueur avait raison et elle a un peu changé les choses.
Vincent Villeminot explique que c’est pareil pour lui. Parfois ses enfants lui font des remarques, il les écoute mais ne les prend pas toujours en compte.
Pour Christine Férêt-Fleury, l’influence des critiques (et en particulier les négatives) se matérialise de manière inconsciente. L’auteur lit les critiques, les reçoit en lui et les laisse mûrir. Les paroles finissent par faire leur chemin et faire évoluer l’écriture.

Le blogueur s’adresse aux lecteurs potentiels et non à l’auteur.

Il n’en reste pas moins que le blogueur s’adresse d’abord aux lecteurs potentiels et non à l’auteur. Pour les auteurs, cette dimension est très claire. Le blogueur conseille ou déconseille un livre à un lecteur.
L’éditeur est le véritable partenaire de l’écriture, c’est lui qui conseille et guide l’auteur, l’aide à « accoucher » de son roman et lui dit quelles modifications il devrait faire dans son ouvrage. Ses conseils peuvent se baser sur les remarques des blogueurs mais l’éditeur est plus à même que l’auteur de voir ce qui est bon pour le roman car c’est son métier. Les auteurs écoutent plus les remarques de leur éditeur que des blogueurs car ils ont toute légitimité à remettre en cause leur travail. Les critiques aussi, mais différemment, notamment parce qu’elles interviennent à posteriori de la publication, lorsqu’il est déjà « trop tard ».

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Ainsi s’achève cet article sur la relation entre les blogueurs et les auteurs. Pour moi, ce regard a été très enrichissant et il m’a permis d’avoir une vision différente sur mes critiques.
J’essaye sur
Lirado d’avoir un ton juste, de ne pas encensée, ni casser les auteurs que je lis. Mes chroniques sont là avant tout pour être partagées avec d’autres lecteurs et j’avoue souvent oublier l’auteur lorsque je les écris, ce qui ne m’empêche pas d’aimer aller ensuite à leur rencontre. Je trouve que les salons littéraires sont une bonne occasion parce qu’il n’y a plus la protection de l’écran.
La conférence Des blogs pour en parler n’abordait pas uniquement cette relation blogueurs/auteurs mais posait aussi la question du genre Young Adult. Cependant je n’y reviendrais pas ici.

Pour marque-pages : Permaliens.

5 Commentaires

  1. Ping :Brèves de comptoir #36 « Encres & Calames

  2. Super compte rendu, vraiment intéressant ! Je ne pensais pas qu’on organisait des conférences sur l’influence des blogs. Je pense faire un travail sur les nouveaux prescripteurs des livres, donc la blogo, tu sais où je peux trouver l’enregistrement complet de cette conférence ? Merci d’avance 🙂 et bonne continuation à toi !

  3. très intéressant, je n’ai pas pu y assister le jour même étant sur autre chose au Salon alors merci pour ce compte-rendu.

  4. Vraiment intéressant et complet.
    J’ajouterai simplement que les blogs sont d’autant plus importants que l’auteur débute ou que sa maison d’édition n’a pas forcément les moyens de lui donner un accès facile aux médias ou aux plus gros salon.
    Votre point de vue est sain également, mais cela se voit quand on lit vos chroniques. 🙂

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