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Interview : Lorris Murail
Réalisée en Avril 2007
Sur son livre : Les
semelles de bois

Lirado : Quel a été le moteur
de votre livre Les semelles de bois ?
Lorris Murail : Quand on est malin, un livre comme celui-là,
on le publie au moment où on célèbre l'événement.
En 2004, pour le 60ème anniversaire.
Mais sans doute ai-je ce qu'on appelle l'esprit d'escalier. Bref, c'est
cette célébration qui m'a donné envie de traiter
le sujet. Pas pour faire un livre de plus sur la question mais parce
que certains éléments, des archives sonores entendues
notamment, m'avaient fasciné. Il y avait, me semblait-il, quelque
chose à faire, de différent. L'idée est de plaquer
un roman - l'aventure sentimentale des deux personnages principaux-
sur les faits, de forger ce qu'on nomme aujourd'hui un "docu-drama".
Pour cela, il fallait être d'une précision absolue. Je
voulais que l'aspect documentaire soit sans reproche. J'espère
y être (à peu près) parvenu.
Lirado : Comment s'est déroulé
l'écriture de ce livre ? quel est la part de vérité
?
Lorris Murail : J'ai travaillé pendant des mois sur la documentation
et lu des milliers de pages sur le sujet. En dehors de ce qui concerne
mes personnages, tout est exact (sauf erreur de ma part).
Si je dis qu'il pleut, c'est qu'il pleuvait. J'insiste sur ce point
car certaines scènes peuvent paraître extravagantes. L'hôtel
plein de Japonais, le Noir des Batignolles qui part à l'assaut
des véhicules allemands, la prise du char avec des moyens de
fortune. Or, tout cela est authentique. Même la marque du cognac
que boit le patron du café des Batignolles: cet homme existe,
il buvait ce cognac-là et jouait aux cartes avec un pharmacien
qui a été descendu d'une balle perdue quelques jours plus
tard. Tout est vrai. Et le Noir, Dukson, a vraiment défilé
sur les Champs près du général de Gaulle.
Lirado : Comment s'est inposée à
vous l'idée de mettre des extraits de journaux, discours,...avant
chaque début de dates ? Et Pourquoi cette mise en page où
une date = un chapitre, tel un journal intime ?
Lorris Murail : Les extraits de livres et documents, le fait que l'histoire
soit découpée en chapitres correspondant aux jours de
la semaine de la Libération. Il s'agit de coller au plus près
des faits, de les souligner et de les éclairer.
J'ai voulu aussi donner la parole aux témoins, afin qu'on comprenne
la complexité de la situation, la diversité des positions.
Il y a sans doute les bons et les méchants.
Mais la réalité n'est jamais aussi simple. Certains Allemands
se sont bien comportés en certaines circonstances. Certains se
sont battus héroïquement contre les Nazis mais n'en méditaient
pas moins une sorte de coup d'Etat peu démocratique à
l'issue des événements. De Gaulle a sauvé la France
mais s'est montré d'une terrible ingratitude à l'égard
des résistants communistes (pour la raison susdite). Etc.

Lirado : Quels sont les passages que vous
avez aimé écrire ?
Lorris Murail : Quels passages j'ai préféré écrire...
C'est toujours difficile à dire. J'aime mêler le réel
et la fantasmatique. À ce titre, j'ai un faible pour les heures
qui suivent l'arrivée des premiers libérateurs. Les cloches
qui sonnent, Clément dans les couloirs du métro puis les
rues en liesse, alors que son coeur à lui est lourd. Oui, j'aime
bien le climat qui se dégage, à la lisière du fantastique.
Lirado : Pourquoi en sait-on si peut sur les
personnages (Clément notamment) ?
Lorris Murail : Il est vrai qu'on ne sait presque rien de Clément.
Cela m'a paru inutile de raconter d'où il venait, qui il était.
Comme Liberté, la jeune fille, il est avant tout un symbole.
L'un comme l'autre incarnent certaines forces à l'oeuvre. Liberté,
ce n'est pas un nom, c'est un rôle, une mission. Dans la pension,
d'autres personnages symbolisent d'autres rôles et d'autres types
humains. Mais les lignes bougent, les attitudes se modifient au gré
des événements. J'espère avoir ainsi évité
la caricature - le résistant et le collabo, le prêtre et
la Juive.
En fait, j'ai pensé en décrivant cette pension à
un film célèbre de l'époque (1942), l'Assassin
habite au 21, qui d'ailleurs fit scandale. Epoque troublée, personnages
troubles.
Lirado : Que pensez-vous des livres sur la
Seconde Guerre Mondiale ?
Lorris Murail : Il y en a des centaines (et certains m'ont été
très utiles!). Comme il y a des centaines de livres sur tout.
Si on se préoccupait de ça, on n'écrirait plus.
Donc, il faut continuer d'écrire, en espérant ajouter
quelque chose, une petite touche personnelle. Une telle chronique retraçant
les événements jour après jour, heure après
heure, peut-être que cela existait déjà. Mais comme
je n'en connais pas, je peux toujours me bercer de l'illusion d'être
le premier. Merci en tout cas d'avoir bien voulu la lire.
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