Lirado : Qu'est-ce
qui vous plait dans l'écriture ?
Eric Bertrand : J'ai
le sentiment que l'écriture est un objet physique
qu'il faut travailler comme un objet brut. C'est ce travail-là
qui m'intéresse, celui d'une matière qu'il
faut malaxer, pétrir, façonner afin de parvenir
à la plus juste expression. J'avais un grand-père
sculpteur, un arrière-grand-père bourrelier
(son métier consistait à faire des selles
pour les chevaux et à travailler le cuir). Je me
souviens que, tout petit, je les regardais faire avec
admiration et je me disais qu'ils avaient de la chance
de parvenir à donner une si grande élégance
à de la matière brute.
Lirado : Depuis
quand écrivez-vous ?
Eric Bertrand : J'ai
commencé à écrire des poèmes
à quinze ans, mais le véritable travail
d'écriture a commencé pour moi en 1984,
lorsque que j'ai voulu raconter mon voyage en auto-stop
autour des Etats-Unis. C'était pendant l'été
1983, entre Montréal et Miami, San Francisco et
New York Il m'était arrivé de nombreuses
aventures et mésaventures, j'avais croisé
" on the road " beaucoup de gens intéressants
ou insolites, vu des paysages fabuleux. À chaque
fois, que j'en parlais, je trouvais le témoignage
insuffisant. Les gens focalisaient toujours sur les épisodes
les plus marquants (nuit en prison, tribunal, vol de nos
affaires par un petit malfrat, violences diverses )
et passaient à côté de tout le reste...
J'ai donc décidé de prendre la plume et
je me suis attelé à une tâche lourde,
complexe, passionnante : c'est vraiment là que
j'ai découvert le travail d'écriture c'était
mon premier récit qui allait trouver dix ans plus
tard son éditeur : la Route, la poussière,
le sable (Aléas, 1993)
Lirado : Comment
avez-vous eu l'idée d'écrire des pièces
de théâtre pour vos élèves
afin d'ensuite les jouer ?
Eric Bertrand : J'animais
un atelier de théâtre au lycée et
l'ambiance était bonne et décontractée
avec les élèves. Le problème qui
se posait en début d'année, c'était
de trouver des pièces qui présenteraient
suffisamment de personnages pour satisfaire à la
demande Par ailleurs, j'avais à chaque spectacle,
envie de mettre de la musique dans les textes, pour en
souligner le rythme. Une collègue me parlait de
son activité claquettes qu'elle pratiquait avec
passion. Je lui ai donc suggéré de rallier
l'atelier et de former certains des comédiens volontaires
à cette activité. Pour ma part, je ferais
en sorte de donner aux claquettes une fonction particulière
dans la pièce.
Une autre collègue, professeur d'anglais, nous
a rejoints et j'ai axé mon travail d'écriture
sur l'univers anglo-américain. Je trouvais amusant
et stimulant de respecter ce cadre défini. Et puis
j'avais envie d'écrire dans une langue et à
partir de thématiques qui toucheraient davantage
les jeunes. Le souvenir de l'espace américain continuait
de me hanter. J'avais envie de faire des planches une
espèce de " bateau ivre " sur lequel
j'emmènerais les élèves dans une
aventure particulière...
La première aventure fut celle de " Jack on
the route again ", pièce qui racontait comment
l'écrivain Jack Kérouac partait sur les
routes des Etats-Unis. Pour cette première réalisation
en 2001, les élèves de l'atelier ont collaboré
avec moi à l'écriture et mon éditeur
a accepté de prendre le risque de la publication.
(Colette If du Loup des Acqs, Aléas, 2001). Puis
ce fut Gainsbourg, " l'Homme à la tête
de chou est au cur d'artichaut " (non édité
du fait des problèmes liés aux droits d'auteur),
puis le " Loft History 2084 ", (Aléas
2003), puis " le Tennessee club " (Aléas,
2004) drame qui se jouait au beau milieu du désert
californien. Enfin, cette année, c'est l'Écosse
et ses Highlands, " le Ceilidh " (Aléas,
2006). Cette " mémoire " (photos, synopsis )
se trouve sur le site suivant : http://www.atelier-expression-artistique.com
J'ajoute que j'essaie aussi, dans chacune de mes pièces,
d'ouvrir les comédiens et les spectateurs à
l'univers particulier d'un grand auteur de la littérature
anglo-américaine : dans l'ordre, Kérouac,
Lewis Caroll et Nabokov, Orwell, Tennessee Williams, Shakespeare
Lirado : De quoi
vous inspirez-vous pour écrire vos nouvelles et
pièces de théâtre ?
Eric Bertrand : Vous
l'avez compris, je m'inspire surtout de mes voyages. C'est
évident à la fois dans Jack, le Tennessee
club, le Ceilidh, la Route, la poussière et le
sable
Je m'inspire aussi de la réalité. Le Loft
History 2084 était une satire de la télé
réalité. D'autre part, je regarde autour
de moi, j'aime écouter les gens, j'essaie de comprendre
ce qui les touche, ce dont ils se souviennent, ce qu'il
redoutent cet aspect-là est notamment très
présent dans le recueil que j'ai écrit pendant
l'année où je me suis absenté du
lycée (2005), les Nouvelles pour l'été
(Aléas, 2005). Je dirais, pour faire vite, que
ce qui m'a inspiré dans ce recueil, outre l'été,
période particulièrement intéressante
pour observer comment les gens vivent, c'est la condition
humaine. Chaque nouvelle met en scène un personnage
principal dont le plus jeune a sept ans et le plus ancien,
quatre vingt.
Lirado : Que préférez
vous : l'écriture de la pièce ou sa réalisation
? Pourquoi ?
Eric Bertrand : Bonne
question ! Qui met en avant deux pôles de création
Je ne peux pas choisir l'une plutôt que l'autre
! Elles sont tellement complémentaires Lorsque
j'écris, généralement l'été,
j'anticipe sur la réalité de la pièce
(je connais la plupart de mes acteurs, je sais ce qu'ils
seront capables de dire et de faire sur scène,
je réfléchis aux contraintes (partenaires
musiciens, claquettistes ), au public largement lycéen
auquel je m'adresse, j'explore des thèmes dont
je sais que les comédiens vont débattre
par la suite lors des répétitions
Quand vient le temps de la scène, mille difficultés
se soulèvent C'est alors une aventure quotidienne
qui commence. Nous en discutons tous, mon texte est mis
à l'épreuve des voix, des gestes, des tempéraments.
C'est passionnant et en même temps angoissant
Chaque année, je me demande si le texte va passer
la barre, si lés comédiens vont l'accepter
! Quand la pièce commence à " prendre
forme ", en général à partir
du mois de janvier, commence la collaboration avec les
musiciens à qui nous proposons les morceaux qu'ils
vont jouer. Une professeur de l'Ecole de musique prépare
à son tour les jeunes musiciens. Nous en parlons,
nous envisageons les entrées et les sorties de
scène, afin que tout se passe le plus naturellement
possible C'est encore très ambitieux et source
de combien d'inquiétudes ! Pour toutes ces raisons,
depuis cette année, j'ai trouvé qu'il était
intéressant de tenir un blog au sujet de cette
évolution du texte à la scène : en
voici l'adresse : http://genese.over-blog.com
Lirado : Quel est le but que
vous avez lorsque vous animez vos ateliers ?
Eric Bertrand : Il
y en a plusieurs. D'abord celui de vivre une aventure
collective avec les élèves, les différents
partenaires et les textes que j'écris. Mais cette
aventure est essentiellement liée à la notion
de plaisir. Il s'agit avant tout pour nous tous de prendre
du plaisir : plaisir à jouer, plaisir à
risquer des choses, plaisir à découvrir
des horizons nouveaux. On peut tout combiner sur les planches
et j'ai la chance de les anticiper lorsque j'écris.
Je m'amuse beaucoup dans mon coin !
Lirado : Comment
se déroulent l'écriture et la réalisation
de chaque pièce
?
Eric Bertrand : Lorsque
finit une pièce, en général courant
mai, je me mets à penser à la suivante.
Je perçois chez mes élèves, ceux
qui ont joué dans la troupe, des demandes ou des
attentes. (Pour le loft, c'était particulièrement
le cas car, cette année-là, mes comédiens
n'avaient pas échappé à la vague
du " loft Story ".)
Je réfléchis, je relis certains grands textes,
j'essaie de les interpréter, j'imagine un scénario
et puis je passe à l'écriture. Une partie
de l'été est consacrée à cela.
Cependant, et cela concerne la réalisation, je
sais que des " ajustements " seront faits courant
septembre, lorsque j'aurai songé à la distribution
et lorsque j'aurai rencontré les futurs comédiens
Cette épreuve est redoutable car il s'agit de faire
rentrer la création dans une sorte de lit de Procuste
! Commence ensuite le véritable travail de la mise
en scène.