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Interview : Eric Bertrand
Réalisé en juin 2006

Lirado : Qu'est-ce qui vous plait dans l'écriture ?

Eric Bertrand : J'ai le sentiment que l'écriture est un objet physique qu'il faut travailler comme un objet brut. C'est ce travail-là qui m'intéresse, celui d'une matière qu'il faut malaxer, pétrir, façonner afin de parvenir à la plus juste expression. J'avais un grand-père sculpteur, un arrière-grand-père bourrelier (son métier consistait à faire des selles pour les chevaux et à travailler le cuir). Je me souviens que, tout petit, je les regardais faire avec admiration et je me disais qu'ils avaient de la chance de parvenir à donner une si grande élégance à de la matière brute.

Lirado : Depuis quand écrivez-vous ?

Eric Bertrand : J'ai commencé à écrire des poèmes à quinze ans, mais le véritable travail d'écriture a commencé pour moi en 1984, lorsque que j'ai voulu raconter mon voyage en auto-stop autour des Etats-Unis. C'était pendant l'été 1983, entre Montréal et Miami, San Francisco et New York… Il m'était arrivé de nombreuses aventures et mésaventures, j'avais croisé " on the road " beaucoup de gens intéressants ou insolites, vu des paysages fabuleux. À chaque fois, que j'en parlais, je trouvais le témoignage insuffisant. Les gens focalisaient toujours sur les épisodes les plus marquants (nuit en prison, tribunal, vol de nos affaires par un petit malfrat, violences diverses…) et passaient à côté de tout le reste... J'ai donc décidé de prendre la plume et je me suis attelé à une tâche lourde, complexe, passionnante : c'est vraiment là que j'ai découvert le travail d'écriture…c'était mon premier récit qui allait trouver dix ans plus tard son éditeur : la Route, la poussière, le sable (Aléas, 1993)

Lirado : Comment avez-vous eu l'idée d'écrire des pièces de théâtre pour vos élèves afin d'ensuite les jouer ?

Eric Bertrand : J'animais un atelier de théâtre au lycée et l'ambiance était bonne et décontractée avec les élèves. Le problème qui se posait en début d'année, c'était de trouver des pièces qui présenteraient suffisamment de personnages pour satisfaire à la demande… Par ailleurs, j'avais à chaque spectacle, envie de mettre de la musique dans les textes, pour en souligner le rythme. Une collègue me parlait de son activité claquettes qu'elle pratiquait avec passion. Je lui ai donc suggéré de rallier l'atelier et de former certains des comédiens volontaires à cette activité. Pour ma part, je ferais en sorte de donner aux claquettes une fonction particulière dans la pièce.
Une autre collègue, professeur d'anglais, nous a rejoints et j'ai axé mon travail d'écriture sur l'univers anglo-américain. Je trouvais amusant et stimulant de respecter ce cadre défini. Et puis j'avais envie d'écrire dans une langue et à partir de thématiques qui toucheraient davantage les jeunes. Le souvenir de l'espace américain continuait de me hanter. J'avais envie de faire des planches une espèce de " bateau ivre " sur lequel j'emmènerais les élèves dans une aventure particulière...
La première aventure fut celle de " Jack on the route again ", pièce qui racontait comment l'écrivain Jack Kérouac partait sur les routes des Etats-Unis. Pour cette première réalisation en 2001, les élèves de l'atelier ont collaboré avec moi à l'écriture et mon éditeur a accepté de prendre le risque de la publication. (Colette If du Loup des Acqs, Aléas, 2001). Puis ce fut Gainsbourg, " l'Homme à la tête de chou est au cœur d'artichaut " (non édité du fait des problèmes liés aux droits d'auteur), puis le " Loft History 2084 ", (Aléas 2003), puis " le Tennessee club " (Aléas, 2004) drame qui se jouait au beau milieu du désert californien. Enfin, cette année, c'est l'Écosse et ses Highlands, " le Ceilidh " (Aléas, 2006). Cette " mémoire " (photos, synopsis…) se trouve sur le site suivant : http://www.atelier-expression-artistique.com
J'ajoute que j'essaie aussi, dans chacune de mes pièces, d'ouvrir les comédiens et les spectateurs à l'univers particulier d'un grand auteur de la littérature anglo-américaine : dans l'ordre, Kérouac, Lewis Caroll et Nabokov, Orwell, Tennessee Williams, Shakespeare…

Lirado : De quoi vous inspirez-vous pour écrire vos nouvelles et pièces de théâtre ?

Eric Bertrand : Vous l'avez compris, je m'inspire surtout de mes voyages. C'est évident à la fois dans Jack, le Tennessee club, le Ceilidh, la Route, la poussière et le sable…
Je m'inspire aussi de la réalité. Le Loft History 2084 était une satire de la télé réalité. D'autre part, je regarde autour de moi, j'aime écouter les gens, j'essaie de comprendre ce qui les touche, ce dont ils se souviennent, ce qu'il redoutent…cet aspect-là est notamment très présent dans le recueil que j'ai écrit pendant l'année où je me suis absenté du lycée (2005), les Nouvelles pour l'été (Aléas, 2005). Je dirais, pour faire vite, que ce qui m'a inspiré dans ce recueil, outre l'été, période particulièrement intéressante pour observer comment les gens vivent, c'est la condition humaine. Chaque nouvelle met en scène un personnage principal dont le plus jeune a sept ans et le plus ancien, quatre vingt.

Lirado : Que préférez vous : l'écriture de la pièce ou sa réalisation ? Pourquoi ?

Eric Bertrand : Bonne question ! Qui met en avant deux pôles de création… Je ne peux pas choisir l'une plutôt que l'autre ! Elles sont tellement complémentaires… Lorsque j'écris, généralement l'été, j'anticipe sur la réalité de la pièce (je connais la plupart de mes acteurs, je sais ce qu'ils seront capables de dire et de faire sur scène, je réfléchis aux contraintes (partenaires musiciens, claquettistes…), au public largement lycéen auquel je m'adresse, j'explore des thèmes dont je sais que les comédiens vont débattre par la suite lors des répétitions…
Quand vient le temps de la scène, mille difficultés se soulèvent… C'est alors une aventure quotidienne qui commence. Nous en discutons tous, mon texte est mis à l'épreuve des voix, des gestes, des tempéraments. C'est passionnant et en même temps angoissant… Chaque année, je me demande si le texte va passer la barre, si lés comédiens vont l'accepter ! Quand la pièce commence à " prendre forme ", en général à partir du mois de janvier, commence la collaboration avec les musiciens à qui nous proposons les morceaux qu'ils vont jouer. Une professeur de l'Ecole de musique prépare à son tour les jeunes musiciens. Nous en parlons, nous envisageons les entrées et les sorties de scène, afin que tout se passe le plus naturellement possible… C'est encore très ambitieux et source de combien d'inquiétudes ! Pour toutes ces raisons, depuis cette année, j'ai trouvé qu'il était intéressant de tenir un blog au sujet de cette évolution du texte à la scène : en voici l'adresse : http://genese.over-blog.com


Lirado : Quel est le but que vous avez lorsque vous animez vos ateliers ?

Eric Bertrand : Il y en a plusieurs. D'abord celui de vivre une aventure collective avec les élèves, les différents partenaires et les textes que j'écris. Mais cette aventure est essentiellement liée à la notion de plaisir. Il s'agit avant tout pour nous tous de prendre du plaisir : plaisir à jouer, plaisir à risquer des choses, plaisir à découvrir des horizons nouveaux. On peut tout combiner sur les planches et j'ai la chance de les anticiper lorsque j'écris. Je m'amuse beaucoup dans mon coin !

Lirado : Comment se déroulent l'écriture et la réalisation de chaque pièce ?

Eric Bertrand : Lorsque finit une pièce, en général courant mai, je me mets à penser à la suivante. Je perçois chez mes élèves, ceux qui ont joué dans la troupe, des demandes ou des attentes. (Pour le loft, c'était particulièrement le cas car, cette année-là, mes comédiens n'avaient pas échappé à la vague du " loft Story ".)
Je réfléchis, je relis certains grands textes, j'essaie de les interpréter, j'imagine un scénario et puis je passe à l'écriture. Une partie de l'été est consacrée à cela. Cependant, et cela concerne la réalisation, je sais que des " ajustements " seront faits courant septembre, lorsque j'aurai songé à la distribution et lorsque j'aurai rencontré les futurs comédiens… Cette épreuve est redoutable car il s'agit de faire rentrer la création dans une sorte de lit de Procuste ! Commence ensuite le véritable travail de la mise en scène.

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