Interview : Sigrid Baffert sur Coup de Meltem

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Lirado : Comment vous est venue l’idée de ce livre ? Pourquoi vouliez-vous écrire sur ce sujet ?

Sigrid Baffert : Coup de Meltem est né de la lecture d’une dépêche datant de 2009. L’article évoquait un donneur de sperme américain qui avait transmis une maladie génétique rare à plusieurs enfants. Sur les vingt-quatre enfants conçus, neuf étaient porteurs du gène déficient.
Cette histoire m’a troublée et m’a laissée perplexe. J’ai eu envie d’imaginer la vie de quelques-uns de ces enfants et d’écrire un roman. La transmission et le secret familial sont deux thèmes présents dans plusieurs de mes livres, ils rejoignent pour moi la question des origines…

Lirado : L’histoire de ce roman se passe aux Etats-Unis, pourquoi ce choix ?

Sigrid Baffert : L’article que j’avais lu se situait aux Etats-Unis ; en effectuant des recherches, je me suis aperçue que la législation sur la Procréation Médicalement Assistée (PMA) diffère considérablement suivant les pays et les choix de société. Aux USA, le don de sperme fait l’objet d’une véritable industrie, il n’y a aucune limitation, la réalité dépasse la fiction. Il n’est pas rare qu’un donneur soit le géniteur de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines d’enfants, on imagine alors les risques de consanguinité… J’ai donc décidé d’y situer mon histoire.
En France, je n’aurais pas pu aborder le roman de cette manière. Chez nous, la loi de 1994 sur la bioéthique limite à dix le nombre de dons par donneur. (Néanmoins pour les dons antérieurs à 1994, ça reste flou. Les CECOS1 ne croisent pas les fichiers au niveau national et on n’a pas vraiment les moyens de savoir si un même donneur a fait des dons dans plusieurs centres.)

Lirado : Comment est né le personnage de Virgil dans votre esprit et comment avez-vous fait pour l’imaginer, lui donner vie ?

Sigrid Baffert : Virgil est né à la fois de la lecture de cette dépêche choc, de divers témoignages d’enfants issus de don et de mon propre imaginaire. Je me suis demandé comment réagirait un adolescent – c’est à dire un être en pleine construction d’identité -, si tous ses repères s’effondraient du jour au lendemain. J’ai essayé de comprendre, de creuser. J’ai inventé. Mais pas seulement. Je crois que j’ai puisé un peu à l’intérieur aussi…

Lirado : Est-ce que vous avez éprouvé quelques difficultés à vous glisser dans les pensées de Virgil par rapport à ce qui lui arrive ?

Sigrid Baffert : Je n’ai pas eu de grande difficulté, j’ai de l’empathie pour Virgil, certains de ses sentiments ne me sont pas inconnus. Dans le roman, Virgil se demande : « Qu’est-ce qui fait qu’un père est un père ? Son désir de l’être ou quelques millilitres de sperme dans un tube de verre ? Et un fils ? Qu’est-ce qui fait qu’un fils est un fils ? Le sang, ou bien l’amour et les souvenirs qui le remplissent ? »?
Je suis issue d’une famille recomposée ; même s’il s’agit là d’une problématique différente de la PMA, le rôle des beaux-parents dans la transmission est un sujet qui m’intéresse et soulève une question commune : quelle est la part d’inné et d’acquis en chacun de nous ? Nous ne sommes pas uniquement définis par nos gènes, heureusement, tout ne se transmet pas par la génétique ! Le sens du mot « origines », prend parfois une autre dimension.

Et puis, c’est le propre de l’écrivain : être protéiforme, avoir la capacité de se glisser derrière des personnages les plus divers, y compris les plus éloignés de soi, un peu comme un comédien.
Même si le sujet était délicat, j’ai essayé de l’aborder – comme pour tous mes personnages – avec un peu d’humour. Le personnage de Meltem est une bourrasque de vie.

Lirado : Avez-vous effectué de nombreuses recherches pour écrire ce roman ? Vous a t-on aidée ?

Sigrid Baffert : Je me suis beaucoup documentée. C’était indispensable, surtout sur un sujet si complexe, on ne peut pas raconter n’importe quoi. Je me suis inspirée de témoignages d’enfants issus de dons, de parents faisant appel à la PMA, mais aussi de donneurs. J’ai lu des articles médicaux et juridiques, j’ai consulté des documentaires. C’est ainsi que j’ai appris qu’aux USA, la Food and Drug Administration chargée de réglementer cette pratique n’avait pas assez anticipé le problème des « serial donors » ; par manque de contrôle, les cas de maladies génétiques transmises se multiplient.
Sans compter qu’avec internet, n’importe qui sur la planète peut acheter du sperme hors des circuits réglementés comme on achète une paire de chaussures ou un téléphone portable. Ça devient un acte banal qui n’a plus de frontières ni de limites.

J’ai effectué ces recherches seule, mais je suis toujours vigilante sur la psychologie des personnages ; mes proches m’ont parfois permis de mieux nuancer mon propos. J’ai quelques lecteurs de bon conseil dans mon entourage.

Lirado : Que pensez-vous du fait de révéler le nom d’un donneur lors d’une PMA ?

Sigrid Baffert : C’est au cas par cas, chaque histoire est unique. Si certains enfants ont un besoin viscéral de connaître leurs origines pour se construire, d’autres n’en éprouvent pas forcément la nécessité. Mais la réalité est que les enfants concernés sont rarement informés des conditions de leur conception, une PMA reste souvent tabou dans la famille. Comme Virgil, c’est parfois dans des circonstances inattendues ou difficiles que le sujet est abordé. Je crois alors que ceux qui en ressentent le besoin devraient avoir le droit d’accéder à l’identité de leur donneur, ne serait-ce que pour connaître leurs antécédents médicaux – c’est la problématique de Coup de Meltem –, mais ce n’est malheureusement pas possible en France. À mon sens, ça n’enlève pourtant en rien l’attachement que ces enfants ont pour leur père – l’homme qui les a élevés -, et qui, par son amour, leur a transmis l’essentiel.

Lirado : Aviez-vous un « message » à transmettre autour de la PMA ?

Sigrid Baffert : Coup de Meltem aborde un aspect très particulier de la PMA : l’une de ses dérives, les « serial donors ». Je ne suis ni médecin, ni sociologue, ni juriste, je suis auteur, mon rôle est de questionner le monde qui nous entoure et la société, pas de donner des réponses. J’ai essayé de montrer différents points de vue et réactions.

Mais au-delà de la génétique, le roman s’interroge de manière plus large sur le poids de l’héritage, sur ce qui nous entrave parfois et dont il faut parvenir à se délester pour avancer et grandir. Sur ce qui nous pousse à vivre…

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