Interview : Lorris Murail sur Les Semelles de bois

murail1Lirado : Quel a été le moteur de votre livre Les semelles de bois ?

Lorris Murail :  Quand on est malin, un livre comme celui-là, on le publie au moment où on célèbre l’événement. En 2004, pour le 60ème anniversaire.
Mais sans doute ai-je ce qu’on appelle l’esprit d’escalier. Bref, c’est cette célébration qui m’a donné envie de traiter le sujet. Pas pour faire un livre de plus sur la question mais parce que certains éléments, des archives sonores entendues notamment, m’avaient fasciné. Il y avait, me semblait-il, quelque chose à faire, de différent. L’idée est de plaquer un roman – l’aventure sentimentale des deux personnages principaux- sur les faits, de forger ce qu’on nomme aujourd’hui un « docu-drama ». Pour cela, il fallait être d’une précision absolue. Je voulais que l’aspect documentaire soit sans reproche. J’espère y être (à peu près) parvenu.

Lirado : Comment s’est déroulé l’écriture de ce livre ? quel est la part de vérité ?

Lorris Murail :  J’ai travaillé pendant des mois sur la documentation et lu des milliers de pages sur le sujet. En dehors de ce qui concerne mes personnages, tout est exact (sauf erreur de ma part).
Si je dis qu’il pleut, c’est qu’il pleuvait. J’insiste sur ce point car certaines scènes peuvent paraître extravagantes. L’hôtel plein de Japonais, le Noir des Batignolles qui part à l’assaut des véhicules allemands, la prise du char avec des moyens de fortune. Or, tout cela est authentique. Même la marque du cognac que boit le patron du café des Batignolles: cet homme existe, il buvait ce cognac-là et jouait aux cartes avec un pharmacien qui a été descendu d’une balle perdue quelques jours plus tard. Tout est vrai. Et le Noir, Dukson, a vraiment défilé sur les Champs près du général de Gaulle.

Lirado : Comment s’est inposée à vous l’idée de mettre des extraits de journaux, discours,…avant chaque début de dates ? Et Pourquoi cette mise en page où une date = un chapitre, tel un journal intime ?

Lorris Murail : Les extraits de livres et documents, le fait que l’histoire soit découpée en chapitres correspondant aux jours de la semaine de la Libération. Il s’agit de coller au plus près des faits, de les souligner et de les éclairer.
J’ai voulu aussi donner la parole aux témoins, afin qu’on comprenne la complexité de la situation, la diversité des positions. Il y a sans doute les bons et les méchants.
Mais la réalité n’est jamais aussi simple. Certains Allemands se sont bien comportés en certaines circonstances. Certains se sont battus héroïquement contre les Nazis mais n’en méditaient pas moins une sorte de coup d’Etat peu démocratique à l’issue des événements. De Gaulle a sauvé la France mais s’est montré d’une terrible ingratitude à l’égard des résistants communistes (pour la raison susdite). Etc.murail2

Lirado : Quels sont les passages que vous avez aimé écrire ?

Lorris Murail : Quels passages j’ai préféré écrire… C’est toujours difficile à dire. J’aime mêler le réel et la fantasmatique. À ce titre, j’ai un faible pour les heures qui suivent l’arrivée des premiers libérateurs. Les cloches qui sonnent, Clément dans les couloirs du métro puis les rues en liesse, alors que son coeur à lui est lourd. Oui, j’aime bien le climat qui se dégage, à la lisière du fantastique.

Lirado : Pourquoi en sait-on si peut sur les personnages (Clément notamment) ?

Lorris Murail :  Il est vrai qu’on ne sait presque rien de Clément. Cela m’a paru inutile de raconter d’où il venait, qui il était. Comme Liberté, la jeune fille, il est avant tout un symbole. L’un comme l’autre incarnent certaines forces à l’oeuvre. Liberté, ce n’est pas un nom, c’est un rôle, une mission. Dans la pension, d’autres personnages symbolisent d’autres rôles et d’autres types humains. Mais les lignes bougent, les attitudes se modifient au gré des événements. J’espère avoir ainsi évité la caricature – le résistant et le collabo, le prêtre et la Juive.
En fait, j’ai pensé en décrivant cette pension à un film célèbre de l’époque (1942), l’Assassin habite au 21, qui d’ailleurs fit scandale. Epoque troublée, personnages troubles.

Lirado : Que pensez-vous des livres sur la Seconde Guerre Mondiale ?

Lorris Murail :  Il y en a des centaines (et certains m’ont été très utiles!). Comme il y a des centaines de livres sur tout. Si on se préoccupait de ça, on n’écrirait plus. Donc, il faut continuer d’écrire, en espérant ajouter quelque chose, une petite touche personnelle. Une telle chronique retraçant les événements jour après jour, heure après heure, peut-être que cela existait déjà. Mais comme je n’en connais pas, je peux toujours me bercer de l’illusion d’être le premier. Merci en tout cas d’avoir bien voulu la lire.

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