Interview : Christophe Léon sur Délit de fuite

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Lirado : Votre livre aborde le sujet sensible de la sécurité routière, pourquoi avoir eu envie d’aborder un tel thème auprès d’un lectorat d’adolescents qui ne conduit pas encore ?

Christophe Léon : Le thème de la sécurité routière dans Délit de fuite me sert de canevas. Je l’utilise pour tisser la toile du récit. Les vrais sujets du livre sont les relations croisées entre un père et un fils, et celles entre deux adolescents dont l’un est le fils de la victime et l’autre celui du « délinquant routier ». Comment vivre après un drame comment celui-ci ? La recherche d’une explication à l’inexplicable et aussi la mécanique du dénie.
Ce genre « d’accident » peut arriver à n’importe quel adolescent, même s’il ne conduit pas. Il n’est pas utile de savoir conduire pour comprendre et réfléchir sur ce sujet.
J’essaie dans la mesure de mes moyens d’écrire des livres pour la jeunesse (en particulier les ados et jeunes adultes) qui puissent se lire à plusieurs niveaux. Le lecteur peut aborder Délit de fuite comme un « thriller » et être accroché par les rebondissements, ainsi que par l’histoire d’amitié et de loyauté entre les deux jeunes gens. Mais il peut aussi être amené à réfléchir sur les conséquences de nos actes et la responsabilité personnelle, bref le côté plus « psychologique » du récit.
La « bagnole » n’est qu’un outil. Le danger ne vient pas d’elle mais de celui qui est derrière le volant.
L’essentiel reste pour moi d’écrire un texte vivant, surtout pas moralisateur ni ennuyeux et qui touche le lecteur qu’il soit « jeune » ou « vieux ».

Lirado : Délit de fuite se centre en partie sur le ressenti de Sébastien vis-à-vis du geste de son père,  il est très dur avec lui, est-ce le sentiment que vous ressentez personnellement vis-à-vis de cet acte, ou pouvez-vous comprendre aussi la décision du père, dans une certaine mesure ? 

Christophe Léon : Il me semble que la « dureté » de Sébastien vis-à-vis de son père découle directement de l’amour et de l’admiration qu’il avait pour lui (et qu’il a certainement encore après l’accident). Le choc que représente la fuite de son père est, pour l’adolescent, comme un saut dans une autre dimension, dans un monde d’adultes qu’il croyait responsables. Le fait que sa présence dans la voiture n’ait pas pesé sur le choix de son père est très déstabilisant pour lui. Il est certainement confronté pour la première fois de sa vie à l’égoïsme meurtrier de l’être qu’il idéalisait le plus. Il va donc chercher à « réparer » l’erreur de son père.
Mon sentiment vis-à-vis d’un tel acte est double. D’abord, bien évidemment, les délits routiers, et à fortiori celui de fuite, m’épouvantent et me forcent à réfléchir — et à deux titres. Le premier est celui de la raison : la condamnation d’un tel comportement. Le second est celui du romancier, qui n’est pas très éloigné de celui de l’homme : et moi ? Peut-on jurer de ses réactions dans le feu de l’action ? Ces questionnement sont aussi d’intéressants sujets de livres.
Comprendre la décision du père ? En vérité je peux chercher à l’expliquer, à la décortiquer et à l’exposer. La comprendre voudrait aussi dire, dans une certaine mesure, l’excuser. Ce qui est impossible, vous en conviendrez.

Lirado : Vous avez fait le choix d’employer la 2ème personne du singulier pour vous glisser dans la tête de Loïc, pour quelle(s) raison(s) ?

Christophe Léon : Ce choix stylistique s’est imposé à moi. Je souhaitais garder une distance avec le personnage tout en relayant ses pensées et ses sentiments. Le je faisait double emploi avec Sébastien et le il mettait trop de distance entre Loïc et moi. Le tu m’a semblé être le meilleur moyen de lui donner du corps et de la profondeur.
Mais là, nous sommes dans la « cuisine » de l’écrivain. Le principal est surtout que le plat servi à la table du lecteur soit mangeable et, avec un peu de chance, goûteux.
La forme d’un texte est pour moi indissociable du fond à condition qu’elle demeure un outil qui serve le sujet.leon2

Lirado : Hormis les thèmes de la responsabilité et de la culpabilité, vous abordez le thème de l’amitié, en quoi cela vous semblait-il essentiel que Sébastien se rapproche de Loïc ? J’ai le sentiment que c’est parce qu’il en avait « besoin » pour revivre, est-ce ça ?

Christophe Léon : Sébastien se sent coupable à la place de son père. Il veut le racheter. Le sentiment de culpabilité qu’il éprouve le pousse à rencontrer le fils de la victime, sans prévoir que de cette confrontation naîtra un sentiment d’amitié qui viendra brouiller les cartes.
Loïc sans le savoir est au début un alibi pour Sébastien. En allant vers lui, Sébastien souhaite prendre sa part de malheur, comme pour atténuer la responsabilité de son père.
Je ne sais pas s’il en a besoin pour « revivre », mais à l’évidence il en a besoin pour « faire revivre » son père. En côtoyant Loïc, mais aussi sa mère — la victime —, Sébastien expie en quelque sorte le péché de son père. C’est une façon pour lui de se réconcilier celui qui l’a tant déçu.

Lirado : La fin du roman reste très en suspend, pourquoi ne pas être allé jusqu’au « bout » ? (par exemple : connaître la condamnation, savoir comment le rapport entre Loïc et Sébastien va évoluer…)

Christophe Léon : J’aime les fins ouvertes. Celles qui offrent aux lecteurs la possibilité d’imaginer la suite — de faire son propre roman. Après tout, elle me semble assez claire et chacun pourra « s’inventer » la sienne s’il ne la trouve pas à son goût.
« Allez jusqu’au bout » est peut-être, du moins c’est mon avis, allez parfois un peu trop loin. Et puis l’histoire ne s’y prête pas. Je ne juge pas, je ne condamne pas. Je raconte. Je n’avais pas envie de me servir du sujet comme d’une tribune contre la délinquance routière, mais comme une invitation à y réfléchir un peu au travers d’une histoire la plus humaine possible.
Quant au rapport entre Loïc et Sébastien, je ne dévoile rien en disant qu’ils s’arrêtent au point final… mais je laisse le lecteur en décider autrement s’il le désire.

Lirado : Si vous deviez imaginer la suite de l’histoire justement, comment l’envisageriez-vous ?

Christophe Léon : La suite de l’histoire ? Elle existe déjà : elle se trouve dans mon prochain livre dont le sujet est tout autre.
J’ai l’impression, peut-être fausse je l’admets, que mes livres à venir sont plus ou moins la suite des précédents. Ce sont des pierres dans mon jardin d’écrivain (d’ailleurs pas mal en friche) sur lesquelles je tente de me maintenir en équilibre.

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