Interview : Arthur Ténor sur Je suis Charliberté

arthurtenor3Arthur Ténor est un auteur jeunesse prolixe et qui sévit dans tous les univers et tous les âges de l’enfance et de l’adolescence. Lorsque les attentats de Charlie Hebdo se sont produits le 7 janvier 2015, comme beaucoup de Français, Arthur Ténor a été marqué. C’est dans cette époque assombrie, où l’on remettait en cause la liberté d’expression, qu’il a eu envie de la défendre plus que tout. Pour ce faire, il a prit la plume et a imaginé le roman Je suis Charliberté. Un roman pour parler de l’importance de la liberté d’expression dans une démocratie, mais surtout pour montrer à quelle point l’appliquer est difficile et complexe…

Je suis Charliberté c’est donc l’histoire d’un groupe d’ados, sous la houlette de leur rédac’chef Tom, qui décide en réaction aux attentats du 7 janvier 2015, de lancer leur propre journal satirique au sein de leur collège. Très vite, le groupe se confrontera aux « anti »…

Merci à Arthur Ténor pour les réponses à mes questions sur Je suis Charliberté. Elles apportent un véritable complément à la lecture de ce roman qui est aussi un outil pédagogique indispensable…

Lirado : Dans quel contexte avez-vous écrit ce roman ? L’écriture de ce roman était-elle sur le vif ?

Arthur Ténor : L’éditorial que Tom, le collégien fondateur de Charliberté-Hebdo, lit au tout début du roman relate assez fidèlement mon état d’esprit de révolte, de chagrin, de stupeur dans lequel m’ont plongé les attentats de janvier 2015. S’y est ajoutée cette envie « de ne pas en rester là ». J’ai alors interrompu l’écriture d’un roman de divertissement pour m’interroger, comme Tom : […] Du mal absolu devait surgir le biendu bien, à condition qu’on ne laisse pas l’oubli faire son œuvre. Mais quelle initiative pouvais-je prendre, à mon petit niveau, moi le… […] l’écrivain pour la jeunesse ? Un roman bien sûr ! D’autres ont dessiné, publié sur les réseaux sociaux, écrit des poèmes… moi, j’ai écrit une histoire, entre la fable et le récit réaliste.

Lirado : L’histoire de Tom m’a évoquée un autre parcours qui a fait l’actualité après les attentats de janvier 2015, celui d’un garçon, menacé de mort pour avoir écrit un numéro spécial Charlie hebdo. Aviez-vous entendu parler de cette actualité ? Si oui, y avez-vous songez lors de l’écriture de Je suis Charliberté ?

Arthur Ténor : J’ai en effet lu cette information, mais bien après l’écriture du roman. Cela m’a confirmé que nous devions absolument redoubler de vigilance et d’initiatives pour ne pas laisser le moindre pouce de terrain à ceux qui ne partagent pas nos valeurs… et malgré tout en profitent.

Lirado : Étiez -vous lecteur de Charlie Hebdo avant les attentats ?

Arthur Ténor : Rarement. À l’adolescence et notamment dans mes années lycéennes, j’étais en revanche un lecteur régulier de Hara Kiri, jusqu’au début des années 1970, puis de Charlie. Ce dont je me souviens, c’est que leur humour était ravageur, et que j’adorais ça. Ça faisait un bien fou, comme de bons bols d’oxygène qui nous permettaient de garder l’esprit en éveil et de réfléchir à notre société.

Lirado : Pourquoi pensez-vous qu’il soit important de parler, plus particulièrement aux ados, de l’importance de la liberté d’expression ?

Arthur Ténor : Je suis d’une génération qui a vécu ce que Françoise Giroud a appelé « La parenthèse enchantée » (de 1955 à 1975). C’était le temps où nous avions une vraie envie de construire un monde meilleur, de nous engager, de nous révolter dans la joie et la bonne humeur, de croire même dans les utopies les plus farfelues. C’était une époque vraiment formidable pour cela. Nous avions la passion de l’avenir, des horizons et des expériences nouvelles et par-dessus tout, l’amour de la LIBERTÉ ! Dans un petit texte publié sur le blog dédié à la parution de mon roman, j’ai expliqué ce qui m’a inspiré et cela répond assez bien à votre question : «[…] ce drame m’a renvoyé à un souvenir très fort de mon adolescence. C’était en classe de 2nde, lorsque j’ai eu le bonheur d’être associé à la création, par des camarades lycéens, d’un journal d’expression libre. C’était une feuille de chou dont les articles se voulaient impertinents mais justes, parfois au vitriol, toujours sincères et, il faut bien l’avouer, volontairement provocateurs… C’était un vrai petit journal satirique, qui faisait notre fierté et grincer les dents de nos détracteurs. Et pourtant, jamais, à aucun moment, il n’est venu à ces derniers l’idée de nous interdire d’écrire, de nous agresser physiquement et encore moins de nous menacer de mort. Ils ne nous aimaient pas et nous le leur rendions bien. Nous nous affrontions les yeux dans les yeux, à coups d’arguments plus ou moins fondés ou sérieux… Qu’importe ! Nous vivions la démocratie, la vraie ! Et comme c’est bon la démocratie ! C’est chouette la démocratie ! Et je le jure, tant qu’il me restera un souffle d’amour pour notre beau pays, je ne cesserai de clamer : Je suis la liberté ! […]

arthurtenor4Lirado :  La réaction de l’administration scolaire face au projet de Tom est assez déroutante mais aussi… réaliste. Elle m’a particulièrement parlée en tant que professeur-documentaliste aussi, car une de nos missions est de favoriser l’éducation aux médias auprès des élèves et nous sommes souvent amenés à créer des journaux…

Est-ce une situation dont on vous a parlée ? Que vous vouliez pointer ? L’éducation nationale est-elle selon vous face à un paradoxe dans ce genre de situation ( entre défense de la liberté d’expression et peur des réactions des parents lors de la publication d’un journal, satirique qui plus est au sein de l’environnement d’un collège) ?

Arthur Ténor : S’il y a une chose que je voulais « pointer », c’était surtout la difficulté que l’on rencontre dans une société démocratique à définir l’espace de liberté des citoyens. Nous aurions le droit de critiquer, mais pas celui de vexer ni même de froisser ? C’est embarrassant, n’est-ce pas ? Tout responsable d’une collectivité est confronté à ce dilemme, cette position très étroite et inconfortable entre droits et obligations : droit de critiquer, obligation de respecter. Prenons un exemple un peu extrême, et qu’on m’en pardonne : Si un citoyen français se trouve face à un fervent nazi qui affirme qu’Hitler n’a pas tué assez de juifs. Ce citoyen a-t-il le droit de critiquer cette position ou a-t-il l’obligation de la respecter (donc de la laisser s’exprimer) ? Ou alors, suis-je en devoir de le menacer de mort, voire de le frapper ? Pour ma part, si ces propos font sans aucun doute débat, ils sont de nature à devoir être tranchés par la justice, parce que nos lois fixent les limitent à respecter. Ouf ! Finalement, ce n’est pas si compliqué. Dès lors que l’intention derrière le propos (le dessin ou l’écrit) ne vise pas à « l’incitation à la haine raciale, et à la violence », dès lors qu’il ne s’agit pas « d’apologie du terrorisme ou d’actes criminels » etc. elle a droit de citer dans notre société. Reste à savoir, si un établissement scolaire est un lieu de débat ou non ? Dans quelle mesure ? Quelles limites ?

Lirado : Les choix des sujets d’articles, les caricatures imaginées pour Charliberté Hebdo, sont plutôt bien trouvés, étaient-ce facile pour vous de les imaginer ?

Arthur Ténor : Il n’est jamais facile de trouver des bonnes idées. C’est très bizarre, parfois une super idée vient tout de suite, presque sans le faire exprès, d’autres fois ça prend des heures et des jours, et pas forcément pour qu’en sorte le meilleur. C’est le mystère de l’inspiration. Je crois que le sujet du livre m’a pas mal inspiré, ce qui me fait dire que lorsque ça vient du cœur, c’est plus facile.

Lirado :  Votre roman parle de la liberté d’expression mais est-ce aussi pour vous une manière de rendre hommage à l’esprit de Charlie Hebdo, beaucoup d’événements dans l’histoire semblent en effet être des clins d’oeil à l’histoire de l’hebdomadaire… ?

Arthur Ténor : Très franchement, je ne sais pas. Ce n’est pas tant à Charlie que ce livre rend hommage qu’au symbole que ce journal représente. Je pense que si l’on avait posé une bombe au Figaro ou à l’Humanité, c’eût été tout aussi révoltant. Dans le cas présent, il s’ajoute une dimension particulière : tuer Charlie, c’est tuer notre droit à se moquer, à rire de nos travers, à caricaturer. Cela déborde la simple liberté d’informer. On l’a vu avec les attaques de novembre dernier, ce n’est pas seulement la liberté d’expression que les terroristes voulaient atteindre, ce sont les fondements même de notre mode de vie. Ce n’est même pas un retour au Moyen Age que ces individus voudraient nous imposer, mais un monde dantesque où le rire, la joie, la parole, la pensée même serait des péchés capitaux. J’en frissonne d’horreur !

charliberteLirado : Qu’est-ce qui vous plaît dans le personnage de Tom ? Si vous deviez être un de vos personnages, lequel serait le plus proche de vous ?

Arthur Ténor : Si je me remémore mes années lycée, bien sûr, ce serait Tom. Mais lui est un ange, ce que je n’étais pas. Et c’est bien cela qui me séduit dans ce personnage ; sans être exempt de défauts, il possède de merveilleuses qualités humaines. En particulier, j’apprécie que ses élans passionnés pour sa cause ne le rendent pas idéologue. Il ne verse pas dans ce monde des “ vérités supérieures “ qui doivent s’imposer aux autres, par la violence si nécessaire. Il est plein d’enthousiasme, mais il a l’honnêteté de reconnaître qu’il n’a pas toujours raison. Tout en disposant d’une personnalité bien affirmée, il a l’esprit ouvert, la tempérance (même s’il se montre parfois un peu trop sanguin), une générosité naturelle… et une légèreté qui le rend terriblement attachant. À bien des égards, il pourrait servir de modèle à ceux qui se posent des questions sur eux-mêmes et sur la voie qu’ils doivent choisir pour construire leur avenir. Parce qu’il y en a tant d’autres voies qui mènent au gouffre de l’enfer (Kevin le personnage le plus violent du roman a choisi l’une d’elles. On voit le résultat). Mais il y a aussi ceux qui se sont trompés d’aiguillage et, parce que fondamentalement ils ne sont « que perdus », finissent par comprendre ce qu’est la vie en société, et par découvrir que ça peut être chouette, voire même fabuleux, de partager avec ses congénères, même ceux qui ne pensent pas comme vous. Je pense là au personnage de Joé. Je ne me reconnais pas en lui, mais je l’apprécie énormément.

Question spoil… :

Lirado : le roman est raconté non pas par Tom mais par Sarah, ce qui est un peu surprenant jusqu’à la révélation finale. Cette révélation finale s’est-elle imposée dés le départ de l’écriture de Je suis Charliberté ? Pourquoi être allé aussi loin ?

Arthur Ténor : C’est une question fréquente que se pose l’écrivain jeunesse : jusqu’où peut-il aller trop loin ? En l’occurrence, je ne voyais pas comment faire que d’aller jusqu’où mène l’extrémisme, c’est-à-dire à la mort. Car je crois que les lecteurs, même jeunes, doivent savoir qu’au bout de ce chemin de folie qu’est la haine, il n’y a qu’une seule et unique destination, la mort. La mort de la démocratie, la mort de la liberté, la mort de l’humanisme, la mort de l’autre… et la mort de soi. Le phénomène du kamikaze est a cet égard très symptomatique : ces extrémistes qui se font sauter au milieu d’une foule ou dans une voiture piégée, le font parce qu’ils ne croient plus en la Vie, seulement en la mort et dans ce qu’elle leur apportera (une place de choix au paradis des terroristes). C’est terriblement effrayant parce qu’en quittant le camp de la Vie, ces individus ont perdu leur humanité. Du coup, ils n’éprouvent plus aucune compassion, ils n’ont plus de limites dans aucune forme de violence, et ils ne sont plus en mesure d’entendre la raison. On appelle cela la folie, ou alors, si l’on y croit, très clairement ils sont devenus des démons, comme dans les films d’horreur. Et on fait quoi avec ça dans la maison ?

 

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.